ESCLAVAGE EN LIBYE : ENTRE ÉMOTION ET RÉFLEXION

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Depuis un peu plus de deux semaine, les images de C.N.N sur le trafic de migrants en Libye ne cessent d’affoler la toile et d’émouvoir à juste titre toute une communauté d’afro-descendants. Passé la seconde vague de mobilisation de ce samedi, il peut être intéressant –pour ne pas dire nécessaire– de revenir sur les enjeux cachés de toute cette affaire.

manifestation esclavage libye Ne perdons pas de vue l’essentielle : aussi sincère qu’elle puisse être, l’indignation ne peut en aucun cas constituer en terme de réflexion un aboutissement en soit.

Au-delà de la persuasion en exploitant les ressorts de l’émotion, la génération messianique (autrement dit celle qui assurera elle-même son propre salut) dont nous nous voulons l’incarnation se doit de mettre les choses en perspective de la façon la plus juste. Une exigence intellectuelle qui nous pousse alors à focaliser l’ensemble de notre attention non pas sur les conséquences –aussi tragiques qu’elles puissent être– mais surtout sur les causes premières :

LE COMPORTEMENT HONTEUX DE NOS DIRIGEANTS.

Ce préalable de fond étant rappelé, on ne saurait rester impassible devant les scènes de marché aux bestiaux filmées par les images de CNN. Séquences vidéos dans lesquelles on peut apercevoir des êtres humains, où du moins ce qu’il en reste, se retrouver triés sur le volet comme dans une vulgaire foire animale. Des images que l’on penserait sorties du XVIIème siècle mais qui demeurent hélas d’une terrifiante actualité.

Inutile de s’appesantir plus en longueur sur l’ignominie de ce « commerce », les images se suffisent à elles-mêmes.

Une fois l’étape émotive digérée il nous incombe alors de se poser les bonnes questions pour in fine trouver les bonnes solutions. Cinq éléments majeurs doivent alors retenir notre attention.

1. SORTIR DE LA CONFORTABLE PULSION ARABOPHOBE.

Comme il serait tentant face au racisme quasi institutionnalisé du monde arabe à l’égare des noirs, de vouloir de façon inverse exprimer une aversion pour les arabes. A ce sujet, notre position reste et demeure toujours la même :

Nous n’avons jamais cherché à nous faire aimer par les autres, nous n’avons jamais minoré ou travestis le sentiment de négrophobie présent chez les autres communautés et dans le cas présent chez une partie non négligeable d’arabes.

Nos actions parlent d’ailleurs d’elles-mêmes, puisque nous avions dès 2016 œuvré pour la lutte contre l’esclavage des noirs en Mauritanie. Sachons de façon rationnelle focaliser notre colère vers un autre centre d’intérêt autrement plus stratégique pour la souveraineté africaine.

2. S’EFFORCER DE METTRE EN PERSPECTIVE UNE INFORMATION REÇU.

On peut alors parler de mise en contexte du fait informatif. Une information ne tombe jamais par hasard. Elle procède d’une conjonction de faits. Et bien souvent le média le relatant ne nous offre que la présentation brut sans pour autant s’interroger en amont sur les tenants et les aboutissants de l’affaire, ne nous montrant alors les faits qu’en surface.

Lorsqu’une information tombe sur l’Afrique il nous faut alors questionner le media relatant l’info (son rapport à l’Afrique, ses accointances avec le pouvoir, sa ligne éditoriale, etc…). Il n’existe pas de journalisme objectif dans la mesure où chaque individu possède une personnalité et donc une subjectivité.

Tout média demeure soumis à une idéologie ou une vision du monde narrant les faits d’actualité en fonction de ses interprétations. Dans le cas d’espèce, bien comprendre qu’avec la chaine américaine CNN il s’agit avant tout d’un média censé promouvoir la « pax americana », autrement dit, une vision de l’ordre planétaire régit par le droit naturel des États-Unis à le régenter en fonction de leurs seuls intérêts.

Ce qu’il se passe en Libye et la dénonciation du marché aux esclaves ne doit pas se lire comme un traitement médiatique intéressé à la souffrance des pauvres noirs que nous serions mais plutôt comme la volonté cachée de justifier à nouveau une présence étrangère sur le continent africain.

3. NOTRE FAILLITE PERSONNELLE.

La responsabilité première de cette saignée humaine réside dans l’absence de perspectives offertes à la jeunesse de ces pays. Et comble de l’injustice, l’énorme potentialité de développement de nos pays qui semble apparemment ne profiter qu’aux multinationales étrangères ou aux « élites » locales traitres.

Tenant compte de ce paramètre, le combat majeur selon notre entendement, ne consiste pas à s’en prendre aux barbares libyens mais bel et bien aux (i)responsables à la tête de nos États, à l’endroit desquels il demeure plus que jamais impérieux de livrer bataille. Nous arrivons à la phase de maturité de la contestation de ces potentats locaux. Toute notre énergie sera focalisé sur les moyens de réduire à néant leurs marges de manœuvre en s’efforçant de les livrer à la vindicte populaire.

4. LE QUESTIONNEMENT MORAL.

Il nous faut également nous interroger sur les faillites morales et civiques de celles et ceux qui envoient leurs enfants dans de telles aventures. La volonté d’un avenir meilleur justifie-t-elle une telle inconscience pour envoyer ses enfants dans des périples aussi périlleux? Il est toujours délicat de porter un jugement moral sur celles et ceux en recherche d’un avenir meilleur surtout lorsque la personne qui émet la critique peut se trouver dans un relatif confort.

Pour autant nous ne pouvons nous exonérer de ce débat. Il s’agit avant tout d’une question de fond. Les familles doivent êtres conscientes qu’en s’engageant dans pareille entreprise elles abandonnent ni plus ni moins leurs enfants à des réseaux à l’organisation qui relève d’un fonctionnement mafieux. La misère et la volonté de vouloir s’en sortir à tout prix, n’excuse et n’autorise pas tout.

5. ORIENTER LE COURAGE AU DÉPART VERS LA LUTTE CONTRE LES DESPOTES CORROMPUS.

Aux candidats pour le départ de transformer leurs résignations sur leurs pays voire encore leur désamours de toute une classe politique qui trahis ses engagements, en une soif jusqu’au-boutiste pour la libération de leur terre. Que puisse cet esprit de migrant aventurier se commuer en une aversion de l’injustice et un esprit sacrificiel pour la libération de tout un continent sur la terre berceau de l’humanité.

C’est de cela qu’il s’agit. Que cette triste histoire libyenne puisse servir d’enseignement pour tout afro-descendant afin qu’il puisse se sentir prêt à tout pour en finir avec les pires élites traitres que l’humanité puissent connaitre.

Il est temps d’en finir avec ceux qui bâillonnent la jeunesse et donc l’espoir du pays dont ils ont pourtant la responsabilité.

Plus que jamais, l’Afrique libre ou la mort nous vaincrons !

Source : Hery DJEHUTY, Coordinateur stratégique de l’ONG Urgences Panafricanistes.